
Tel un troll de Noël, le gamin tirait un chariot bricolé dont les roues de guingois ne semblaient pas déranger le passager bariolé. Je passe en mode sépia et revoie cette magnifique photo aux couleurs irréelles brune et jaune mettant en scène ma jeune soeur dans un même engin, fagoté n'importe comment - tous d'ailleurs nous étions fagotés comme des pouilleux avec les fripes des autres - nous la promenions dans la cour du père Giraud, le tonton suralcoolisé, celui qui prêta ses traits à tous les imbibés de l'
Assommoir, la sale brute, le sale cogneur. Les quatre, cinq caravanes sont installées à quelques mètres de nos appartements de banlieue. Cachées derrière les arbres, coincées entre l'enceinte d'une usine de peinture et le terrain vague, garées sur une bande d'humus, vivant dans la boue à l'abris de nos regards. Les abords sont maculés de merde qu'ils ont coulante et de vêtements éparpillés que les gosses sont allés chercher dans la benne de récolte. Ils grimpent sur le container, se glissent à l'intérieur et sortent tous les sacs pour s'habiller comme l'on ferait notre choix sur un marché. Vous le voyez avec son bonnet de clown aux couleurs du RCLens. Depuis trois mois, les fillettes charrient dans une poussette des bidons d'eau qu'elles pompent à la borne incendie tandis que les mères épluchent nos poubelles ou mendient avec leur bébé au supermarché d'à côté. Et les hommes, ils font quoi? Ils roulent à bicyclette ou voiture déglinguées. Le vieil homme costumé a l'habitude de sortir, son gros accordéon sur l'épaule, accompagné d'un très jeune adolescent flanqué lui aussi du même instrument. Ils sont élégants et habiles de leurs notes, espèrent que l'argent leur tombera du ciel, peu importe les étages. Les enfants jouent avec ce qu'ils trouvent, ils se sont marrés à se balancer les chrysanthèmes flétries entassées-là au bout du parking par des agents municipaux préposés à la fabrication du compost. Ils parlent fort, pas en français, ils hurlent comme si leurs voix avaient subi une modification génétique à force de vivre dans les coins bruyants de la ville. Peu après halloween, j'ai bourré mes poches de bonbons dans l'espoir d'en distribuer si d'aventure je les croisais. Les semaines ont passé, les poches encombrées incapable de me résigner à les vider. Et un mercredi, les voilà ces mioches, en bande, âgés de 3 à 7 ans environ et ils me tendent la main, me demandant "argent argent". Je n'ai que mon manteau et mes bonbons à partager. Ils sont contents, crient des tonitruants "bonbons bonbons" et me touchent de leurs mains sales attirés comme les pigeons par la bouffe. Il nous arrive de nous saluer quand nous nous croisons. "Bonjour". Ca n'arrache pas la gueule de dire "bonjour". Tout à l'heure, la petite gamine habillée bizarrement d'un pantalon, d'une robe et d'une tunique m'a chantée une chanson dans sa langue inconnue tout en exécutant d'exquis pas de danse. Et elle avait un sourire. éNORME. Et je lui ai rendu son sourire éNORME. Ca n'arrache pas non plus la gueule de sourire. J'en ai marre de voir l'autre échalas chanter son manouche sans guitare, ramasser les tunes après avoir appris à leurs côtés pour finalement s'entourer de mecs bcbg. Comme un manouche sans un dard.
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